Exercice d'écriture #10 : journal de confinement romantisé

Depuis que le gouvernement s'est enfin décidé à agir en nous assignant à résidence, les journaux de confinement fleurissent sur la toile et certain·es confiné·es plus prestigieux·ses voient même leur prose publiée dans la presse, déchaînant les passions et les moqueries par leur ton champêtre-évaporé-déconnecté-de-la-réalité. Entre les analyses critiques de Laélia Véron et les parodies bucoliques non dénuées de talent, l'exercice d'écriture #10 ne pouvait pas passer à côté.


Le journal intime

Le journal de confinement n'est rien d'autre qu'un journal intime à thème. La plupart des journaux intimes n'ont de valeur que pour leur propriétaire - et sa mère. Les vertus thérapeutiques de l'écriture ne sont plus à prouver et nombre de psychologues et médecins recommandent à leurs patient·es d'écrire pour les aider à se libérer d'un traumatisme ou à surmonter une période particulièrement difficile/marquante. Si l'intérêt de rédiger un tel journal est évident, il n'en est pas de même pour le fait de le publier. L'Histoire peut bien se passer de témoignages aussi frivoles et empruntés. Si je ne suis pas bien d'accord avec Aznavour quand il chante que "la misère serait moins pénible au soleil", il me semble à moi que le confinement doit être moins pénible dans un manoir de campagne au bord de la mer.

Image par yogakalyanii de Pixabay

Le pastiche

Comme l'explique bien Laélia Véron dans la chronique susmentionnée, la différence entre pastiche et parodie est ténue, mais réelle. Le pastiche est une imitation subtile qui n'a pas forcément vocation à moquer. Une oeuvre "à la manière de". La parodie est plus évidente à déceler. C'est une exagération grossière dont l'aspect moqueur peut difficilement nous échapper. Dans les textes qui ont suscité toute cette passion - et cet article-, il est difficile de caricaturer le contenu tant il semble déjà parodique (c'est ce qui le rend si agaçant) : le ton inutilement tragique, le vocabulaire, le style… tout semble se foutre de nous et bien malin·gne celui ou celle qui saura se montrer plus ridicule que l'original.

Le journal de confinement bobo

Pour faire un bon journal de confinement bobo, il faut donc s'imaginer quitter Paris en 4x4 polluant pour aller se mettre au vert chez les ploucs le temps que tout ça se tasse et que Paris redevienne la capitale effervescente de la culture et de la débauche. Il faut se prendre pour Phèdre à la fenêtre de sa villa de campagne - fenêtre de laquelle on n'a aucune intention de se jeter - et déclamer sa détresse aux mésanges et aux abeilles sur le ton de Cléopâtre dans Astérix (le dessin animé). Puis il faut prendre sa plume, la tremper dans une bonne dose de culot arrosée d'un rien de mièvrerie, et tracer sur le papier l'indécente complainte d'un·e privilégié·e confiné·e dans plus de 1000 m², racontant le détail le plus insignifiant comme s'il s'agissait d'un pur instant de poésie.

Mon journal de confinée romantisé

Maintenant que j'ai craché mon venin, venons en à ce qui nous intéresse : pourquoi cet exercice, s'il te met tellement les nerfs ? Et bien parce qu'avant - ou afin - de trouver son propre style, c'est comme pour les vêtements, il faut souvent en essayer plusieurs. Les plus grands peintres ont bien commencé par copier.

Il est intéressant d'analyser le style d'un·e auteur·ice et de tenter de le reproduire, voire de se l'approprier. Comme beaucoup de gens à la publication de ces journaux bobos, j'ai été à la fois agacée et amusée. Au moment de tenter l'exercice, l'amusement l'a emporté. Et si ces autrices s'étaient juste foutues de notre gueule ?

Voici donc mon court essai :

Tandis que je jardine avec l'enfant, je jette un oeil à travers le grillage masqué d'une paillasse fatiguée. Censé nous protéger des regards indiscrets, il s'affiche à présent comme le symbole d'une humanité menacée, avec ce masque comme ultime rempart contre la menace invisible, intangible, et pourtant bien réelle.
La voix innocente qui m'appelle me ramène à une réalité plus terre à terre, plus immédiate. Plus concrète. Je lui souris. J'essaie de lui transmettre une sérénité que je n'ai pas. Je réponds à l'urgence de la situation en réveillant mon instinct potager. À son absurdité en m'ancrant dans le réel. Un sourire factice sur les lèvres, je m'interroge, la gorge serrée : 
— Aurons-nous des tomates en juillet ?

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