[Ma vie, mes amours, j'vous emmerde...] épisode 2 : Éveil politique d'une jeune effrontée

Accoudée au comptoir du GerbeurKing, Pincemi s'ennuie. Obsédée par l'image du prêtre, elle se refait sans cesse le film de leur rencontre, non sans y ajouter quelques scènes supplémentaires un brin plus osées. Elle a beau multiplier les aventures, aucune ne parvient à chasser le souvenir à la fois douloureux et délicieux du pipillon en soutane. Elle a vécu cette rencontre comme une illumination et depuis, elle porte un regard dénué de complaisance sur sa vie. La blonde n'aime pas du tout ce qu'elle voit. Certes, il y a la folie douce de Luvs qui rend la vie un peu plus jolie ; il y a les pipillons, leurs regards, leurs caresses et le sentiment que ça lui procure ; il y a les soirées arrosées où tout peut arriver. Mais il y a aussi ce job pourri qui suffit à peine à payer le loyer ; il y a la beauté qui risque de faner et l'ambition inassouvie ; il y a le corps qui brûle et l'image du prêtre qui attise le brasier. Pincemi veut plus. Elle le mérite. Le souvenir de sa rébellion contre l'ordre et sa provocation au grand Houddin lui arrache un sourire…

— Poulette ? Tu penses quoi de la loi que l'ADSV veut faire voter ?
— Oh moi tu sais, tant qu'ils n'enferment pas mon Wooly chéri…
— T'es désespérante !

Pincemi aurait été exaspérée par n'importe quelle autre pipillonne et n'aurait pas manqué de le lui faire savoir. Mais pas par Luvs. Sa naïveté confinant à l'idiotie touche Pincemi en plein coeur et elle serait prête à tuer quiconque oserait lui faire du mal. Alors au lieu de rembarrer sa copine blonde sur son obsession stupide et vaine, Pincemi lui sourit :

— T'es vraiment la reine des BBB !
— Bêtes Bouffies et Boudinées ?
— Ta gueule, Pulapisse…
— Bouffer Boire Baiser ?
— Hummm ça aurait pu, Rick. Mais non.

Les deux amies se regardent, se sourient et corrigent en coeur :

— Blondes Belles et Bonnes !
— Au boulot, les feignasses !
— Salut, Wooly.

Alors que tout le monde se disperse pour aller vaquer à n'importe quoi, n'importe où mais loin du boss, Luvs se plante devant lui et lui offre son plus beau sourire.

— Ta cravate est vraiment très jolie.

Le big boss lève les yeux au ciel, ne sachant plus comment se dépêtrer de cette blonde un peu trop collante.

— Allez, je sais que je te plais. Un jour, il faudra bien que tu l'admettes.
— Ouais ouais. Maintenant, va bosser.
— Désolée, j'ai fini ma journée, Wooly chéri !

Pincemi ne peut s'empêcher de glousser. Parfois, elle en vient à se demander si Luvs ne dissimule pas un brin d'insolence derrière cette naïveté démesurée. Elle regarde sa copine trottiner jusqu'au vestiaire en lui faisant un petit signe de la main.

— À demain, Poulette.
— Bonne soirée, Poulette.
— À demain, Wooly chéri
— Ouais ouais, à d'main…

Luvs disparaît derrière les portes battantes. C'est l'heure creuse et le fast-food est plutôt calme. Pincemi ne se retient donc pas de dire ce qu'elle pense.

— Tu la mérites pas.
— Ça tombe bien, j'en veux pas.
— Elle est trop bien pour toi. Tu devrais louer le Grand Pistil qu'elle existe et te prosterner chaque jour à ses pieds, comme le vil cafard que tu es. Au lieu de ça, tu joues les intouchables et tu la traites comme une illuminée.
— C'est ce qu'elle est. Et tu ferais bien de mesurer tes paroles si tu veux pas te faire virer.
— Qui te dit que j'veux pas ?
— Continue, t'es bien partie.
Pincemi ?
— Oui, Rick ?
Tu peux venir en cuisine, s'il te plaît ?
— J'arrive.

Elle jette un regard noir à Wooly.

— Tu perds rien pour attendre.
— J'en ai autant à ton sujet. Mais oublie pas que je peux me débarrasser de toi facilement et que l'inverse n'est pas forcément vrai.
— ...
— Allez, va te faire peloter en cuisine.
— Jaloux.
Pincemi ?!
— J'arriiiiiive !

Pincemi se rend aux cuisines de mauvais gré.

— Qu'est-ce qu'il y a, Rick ?
— T'allais te faire virer, putain.
— C'est pour sauver ma place que tu m'as appelée ?
— Bah ouais !
— Fallait pas te donner cette peine. J'en peux plus de ce boulot de merde !
— Moi non plus. C'est pour ça que j'aimerais suivre une formation. Pour avoir un vrai métier.
— Je savais pas ! C'est une super idée.
— Merci. Mais je sais pas vers quelle carrière m'orienter.
— Je peux t'aider ?
— J'osais pas te le demander.
— Pourquoi ?
— J'veux pas t'embêter.
— M'embêter ? Attends, c'est à ça que servent les amis.
— C'est vrai… Merci, Pincemi.

La blonde est émue par Rick. C'est un des rares mâles qui n'a jamais essayé de coucher avec elle. L'autre mâle, c'est Wooly, mais lui, c'est parce qu'il peut pas la blairer. Malgré son attirance physique pour la jeune pipillonne, Rick a toujours privilégié leur amitié et Pincemi l'apprécie aussi pour ça.

— Bon alors réfléchissons… Qu'est-ce que tu aimes ?
— J'aime bien les belles fringues.
— Bien vu. Alors attends… Laisse-moi réfléchir…
...
— J'ai trouvé !
— C'est vrai ?
— Ouais !
— Alors ? C'est quoi ?
— Ben tu t'appelles Rick ! Comme Rick Hunter ! T'as qu'à être flic !

Le jeune pipillon réfléchit à la proposition d'une Pincemi un peu choquée qu'il ne trouve pas cette idée saugrenue.

— Mais ouais ! C'est une super idée !
— Tu trouves ?
— Carrément !

Il enlace Pincemi et se met à tournoyer avec la blonde dans ses bras.

— T'es la meilleure, Pincemi ! J'vais devenir détective !
— Cool ! Félicitations, Rick !

La liesse des deux jeunes gens est vite interrompue par un Wooly toujours plus aigri.

— Vous êtes pas payés pour ricaner. Au boulot !

Ils se remettent immédiatement au travail, enfin décidés à faire profil bas.

Sa journée finie, Pincemi ne rentre pas directement chez elle. Elle fait un détour par cette église où elle a croisé le prêtre, espérant le revoir, ou même simplement l'apercevoir. Le Pistil Tout-Puissant, sans doute toujours prêt à faire plaisir à ses créations les plus réussies, lui accorde bien volontiers cette faveur et Pincemi ne se sent plus de joie en apercevant son confesseur musclé. Elle s'élance vers lui avec un enthousiasme aussi débordant que le soutien-gorge qu'elle oublie de porter.

— Je suis heureuse de vous voir. Je voulais vous parler.
— Je suis ravi également. J'espérais bien vous revoir.
— Ah oui ? Je… c'est vrai ?
— Votre confession de l'autre jour laisse penser que vous avez grand besoin de moi.

Pincemi est confuse devant l'ambiguïté des propos du prêtre et le sourire qui flotte sur ses lèvres. Toujours plus vraie que nature, elle ne se démonte pas :

— Plus que vous ne l'imaginez. D'ailleurs, à ce sujet, je voudrais vous présenter mes excuses. Dans le confessionnal, je me suis un peu emportée. À différents égards… J'ai peur de vous avoir manqué de respect.
— Seul le Grand Pistil aurait pu se sentir offensé. Mais l'offense a été réparée, et l'insolente, pardonnée.
— Vraiment ?
— Le Tout-Puissant ne saurait blâmer sa création d'avoir une âme aussi passionnée.
— Et qu'en est-il de vous ?
— Si le Grand Pistil pardonne, qui suis-je pour aller à son encontre ?
— Vous parlez en tant que prêtre, pas en tant que pipillon.
— Le pipillon s'amuse de votre irrévérence.

Il se penche sur Pincemi et lui glisse, sur le ton discret et solennel du secret :

— Mais ne le dites à personne.

Pincemi sourit de toutes ses dents, irrémédiablement conquise.

— Ce sera notre secret.

Elle lui tend la main.

— Je m'appelle Pincemi.

Le prêtre prend la main tendue et se présente à son tour :

— Hauruhaku.

Les sourires se répondent et la poignée de mains dure une demi-seconde de plus que ce qu'elle devrait. Pincemi essaie de dissimuler son trouble derrière un flirt tapageur, auquel Hauruhaku répond avec tant de subtilité que Pincemi ne parvient pas à décrypter ses intentions. Ils discutent ainsi un moment, indifférents aux pipillons autour d'eux. Le prêtre s'avère aussi spirituel et un rien plus charmeur que son statut ne le laissait présager. Hauruhaku finit par prendre congé, rappelé à ses obligations religieuses.

Déçue de devoir déjà le quitter, Pincemi repart en traînant des pieds, se refusant à retourner vers cette routine qui la tue à petit feu. Elle se souvient de l'exaltation qu'elle a ressentie en s'abandonnant à la rébellion, au moment où elle a défié l'autorité et la bien-pensance, telle une adolescente effrontée. Elle entrevoit dans cette bravade de l'interdit une bonne façon de sortir de la torpeur causée par l'ennui. C'est décidé : dès demain, Pincemi sera une indignée.

Et dès le lendemain, Pincemi se met à écumer les meetings politiques, les réunions municipales… Elle traque les lieux de protestation et d'indignation et se joint à la foule vindicative pour exprimer la révolte qui couve en elle. Une jour engagée dans la lutte contre la chasse aux mendiants, le lendemain révoltée contre les chômeurs qui préfèrent se la couler douce aux frais de la princesse pendant que d'autres triment pour un salaire de misère, Pincemi est de toutes les causes. La blonde exprime haut et fort son incompréhension de ce refus à entrer dans le rang. Encouragée par la confiance que confèrent les convictions partagées, elle pointe sans complexe un doigt accusateur vers ces parasites qui profitent d'un système auquel ils refusent pourtant de contribuer. La semaine suivante, c'est un groupe d'ouvriers associés en coopérative qui soulève l'indignation générale, dans laquelle Pincemi ne manque évidemment pas de se vautrer. Elle harangue, accuse, juge et condamne chaque jour. Peu importe la cible tant que Pincemi peut se révolter contre son ennui. Malgré ses prises de position très versées dans le capitalisme, elle se croit une fervente défenseure des opprimés et, consciente d'appartenir à cette classe ouvrière qu'elle méprise, elle reporte sa frustration et sa haine sur ceux qui sont tout en haut de la pyramide. Persuadée d'agir pour le compte de la veuve et de l'orphelin, elle croit dur comme fer détester ces golden boys, à qui elle n'inspire qu'une froide indifférence et qui ne s'affichent qu'avec des starlettes à leur bras. C'est d'ailleurs peut-être là que réside sa plus grande révolte.

En sortant d'un meeting, la blonde se hâte pour ne pas avoir à discuter avec un de ces militants qui l'exaspèrent tant. Elle passe à côté de deux pipillons en train de bavasser. Elle reconnaît les sbires de celui qui se fait appeler BudZ, un célèbre pipillon d'affaires véreux et vérolé dont l'ambition est de s'asseoir sur le siège de la mairie. Pour arriver à ses fins, il a fondé la PPC, la Pistaboul le Pognon Corp., dont le but affiché est de gagner toujours plus d'argent. Cette compagnie est bourrée d'idiots décérébrés qui ont sans doute vendu leur cerveau pour une poignée de pistabouls. Pincemi les méprise profondément, presque autant qu'elle hait BudZ, sa prétention et sa soif de pouvoir et d'argent. C'est pourquoi elle ne peut retenir un rire moqueur lorsqu'elle surprend les bribes d'une conversation vantant leur intelligence supérieure.

— Mieux vaut entendre ça que d'être sourde ! s'esclaffe-t-elle.

Les deux pipillons, aussi agressifs qu'idiots, ne se laissent pas attendrir par ses jolies jambes et les insultes commencent à fuser. Elle se bouche les oreilles en scandant à tue-tête :

— J'écoute pas, j'entends pas !

Mais lorsqu'il font un pas menaçant dans sa direction, elle ne demande pas son reste et tourne les talons. Elle s'éloigne d'un pas rapide, non sans se retourner, une fois à bonne distance, pour les narguer de son charmant majeur. La facétieuse Pincemi ne voit le pipillon qu'elle s'apprête à heurter que lorsqu'il est trop tard. Heureusement, il est agile. Il l'évite in extremis, dépose un furtif baiser sur sa joue et lui jette quelques billets.

— Pour payer ta cotisation au LPI, blondinette !

Pincemi reste un instant interdite. Lorsqu'elle reconnaît le pipillon en question, la fureur s'empare d'elle. Elle devient rouge, n'arrive plus à respirer et, pour une fois, elle ne sait plus quoi dire. C'est le vil BudZ qui vient de poser ses lèvres écœurantes sur sa peau délicate. Elle se retient de hurler et de vomir. Non mais pour qui se prend-il ? Après avoir bégayé sans pouvoir prononcer le moindre mot, la blonde lâche :

— Les… Les Pipillons Insoumis ?! Ah ça ! Ah ça... Vous allez le regretter !!!

C'est sous les rires gras de ses pipillons de main qu'elle s'enfuit, honteuse d'avoir été ainsi humiliée par cet être qu'elle honnit. BudZ, lui, ne prend pas la peine de voir l'effet qu'il a provoqué, car le temps c'est de l'argent, et il n'en a pas pour cette pipillonnette insignifiante.

Commentaires

  1. Ah Ah ça balance! Super encore une fois, entraînant, dansant, impertinent. Je suis fan.

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