[Ma vie, mes amours, j'vous emmerde...] épisode 3 - La naissance de BàlP

Une fois chez elle, Pincemi n'en finit pas de fulminer. Humiliée, blessée dans son amour propre et renvoyée à sa condition précaire, elle se sent minable, elle qui se sentait pousser des ailes à force d'être jolie. Elle est bien obligée de se rendre à l'évidence : elle n'est définitivement pas faite pour cette vie modeste et insipide. Pincemi veut du frisson, de l'aventure, mais aussi l'argent et la gloire. La blondinette sait qu'elle a ce qu'il faut où il faut pour y arriver. Alors des jours durant, tout en continuant sa pitoyable et ennuyeuse routine, Pincemi réfléchit. À qui elle est, à ce qu'elle aime, à ce qu'elle sait…
L'idée jaillit un beau matin devant son miroir. Elle se maquille et s'observe, satisfaite du résultat. Bon sang mais c'est bien sûr ! La voilà, la solution, l'autoroute vers la gloire. Pincemi est blonde, Pincemi est belle, Pincemi est bonne. Trois qualités qui, ajoutées à ses compétences et sa personnalité, vont la propulser vers les sommets. Pincemi va fonder un magazine féminin pour transmettre son savoir sur le glamour, la beauté et la séduction ! Sans perdre de temps, elle se met au boulot. Parce qu'elle n'a pas que son physique pour y arriver, elle travaille sans relâche. Après ses éreintantes journées au fast-food, elle rentre en hâte chez elle, avale un repas sur le pouce et se met au boulot. Elle ne met même plus les pieds chez Fendaar. Son dossier doit être en béton armé pour ne laisser aucune place au refus. Alors elle use ses jolis yeux verts devant l'écran de son ordinateur. Elle organise ses idées, présente son projet, rédige son dossier, sollicite des entretiens, obtient des rendez-vous.
Après plusieurs semaines de travail, son dossier de présentation est bouclé et elle a un prototype à présenter, avec des idées tout aussi frivoles que nécessaires telles que :

💋Comment être belle même quand on est fauchée
💋La noix et ses vertus aphrodisiaques
💋Marcher avec des talons aiguilles
💋Potins de starlette
💋Petites annonces
💋Le courrier du coeur

Son bébé sous le bras, elle se rend à La Gazette, l'organe de presse le plus influent de la ville. Elle a rendez-vous avec le rédacteur en chef. Arrivée dans son bureau, elle lui serre la main en affichant une assurance aussi factice que les cheveux de Wooly ou les dents de Scrogneugneu. Elle sait que toute tentative de séduction serait vaine, aussi entre-t-elle directement dans le vif du sujet et lui tend le dossier qu'elle a minutieusement préparé. Le rédac' chef le feuillette, haussant parfois un sourcil que Pincemi ne saurait interpréter.

— Intéressant…

Pincemi se tait, préférant éviter de l'interrompre en attendant son verdict.

— Ce projet me plaît. Je suis prêt à vous publier, ma p'tite.

Pincemi a du mal à réprimer un sourire satisfait.

— Je suis ravie que cela vous plaise, monsieur le rédacteur en chef. Je serai également ravie de vous laisser éditer mon magazine. Il y a toutefois... quelques conditions.

Le rédac' chef la regarde, surpris. Cette petite ne manque décidément pas d'aplomb.

— Je vous écoute, jolie nymphe.
— Premièrement, je veux un bureau rien que pour moi. Je n'ai que peu de respect pour les journalistes de cette ville, que je trouve incompétents et corrompus. Qu'ils essaient de nous faire adopter leur point de vue est une chose. Qu'ils le fassent grossièrement en nous prenant pour des imbéciles en est une autre.

Le rédacteur en chef sourit.

— Je ne veux en aucun cas être associée à cette bande d'incapables insipides, ni à la Gazette, qu'ils fourvoient en publiant des articles écrits avec les pieds. Mon magazine est indépendant.

— Accordé, nymphette.

Pincemi acquiesce.

— Je publie ce que je veux. Personne ne me force la main ou ne m'impose un sujet.

Le rédacteur en chef signifie son accord d'un geste lascif de la main.

— Bien sûr, petite.
— Et enfin, arrêtez de m'appeler "petite". Je m'appelle Pincemi et bientôt, mon nom vaudra de l'or. Alors dites-le en entier et délectez-vous de chaque syllabe lorsque vous le prononcez.

Le rédacteur en chef, amusé par la détermination et l'insolence de cette jeune pipillonne, lui tend un contrat d'édition. Elle lit à peine et signe, essayant tant bien que mal de masquer son excitation.
Blonde à la Page, le premier magazine féminin de la ville, vient de naître.
Étourdie, Pincemi quitte les locaux de la Gazette, direction chez Fendaar. Ce soir, BBB signifiera Biture et Bonne Baise.

Pincemi se réveille avec un violent mal de cheveux. Si ses souvenirs sont vagues, elle est toutefois certaine d'avoir fêté sa réussite comme il faut. Et comme il ne faut pas. Elle ouvre péniblement les yeux, ne reconnaît pas son papier peint. Elle n'est pas chez elle. Chose plutôt rare, les mecs préférant habituellement finir la soirée chez la donzelle pour pouvoir se carapater plus facilement. Pas plus désireuse que ses homologues masculins de prolonger la rencontre, elle s'extirpe du lit le plus délicatement possible. Avec une infinie précaution, elle ramasse sa robe, ses chaussures et quitte la chambre sur la pointe des pieds. Elle s'habille et s'enfuit de l'appartement sans même chercher à voir le visage du gus avec qui elle a passé la nuit. Elle rentre chez elle, prend une douche rapide, enfile des vêtements propres et file au GerbeurKing en courant.
Elle arrive en retard et, malgré les efforts de Luvs pour détourner l'attention de son cher et tendre connard de patron, l'infâme Wooly l'a remarqué. Il lui passe un savon devant tous ses collègues, ainsi que devant les quelques clients déjà présents. Pincemi adorerait claquer la porte du fast-food - non sans avoir craché à la gueule du boss - et ne jamais y remettre les pieds. Mais bien que certaine du succès qui l'attend, elle est pour l'instant fauchée. Elle serre les dents et baisse la tête pour essuyer la tempête. Une fois le patron retourné dans son bureau, elle rejoint sa copine.

— Mais quel connard, ce type ! T'as vu comment il m'a engueulée devant tout le monde ? En tout cas, merci d'avoir essayé de me couvrir, Poulette.
— De rien, Poulette. Mais arrête d'insulter Wooly, s'il te plaît. Je suis sûre qu'un jour, on se mariera et j'aimerais que vous soyez bons amis.

Pincemi renonce une fois de plus à essayer de briser les illusions de Luvs et lui sourit.

— OK, Poulette.

Elles se remettent au travail. La journée passe. Lentement. Pincemi a l'impression de perdre son temps. Quand le vieux Scrogneugneu apparaît, elle voit une occasion de se distraire un peu avec ce vieux grognon qui passe son temps à râler et à les insulter.

— Hé ! Pulapisse ?! Tu t'es déjà pissé dessus aujourd'hui, ou t'attends qu'il soit midi ?

Le vieux la regarde de son œil noir de vieux débris sénile et acariâtre.

— Tu veux une corde pour te pendre, espèce de petite catin ?!
— Tu m'insultes parce que tu aimerais me choper mais que tu ne peux même plus bander ?

Pincemi ricane. Elle se met à virevolter autour du vieux en scandant :

— Pulapisse ! Pulapisse ! Le matin, tu te baignes dans ta pisse avant de venir ? Hein ? Dis Pulapisse ? Ou tu attends d'être ici pour laisser couler ton urine le long de tes jambes ?

Le vieux essaie de la battre avec le manche de son balai. Pincemi esquive. Il crache dans sa direction. Cette fois, elle ne parvient pas à éviter le glaviot du vieux, qui exulte d'avoir touché sa cible. Écœurée, elle se dirige vers les toilettes pour se nettoyer, non sans essayer d'avoir le dernier mot.

— C'est la seule chose que tu cracheras sur moi, vieux croulant.
— Petite pute ! Tu prends tes rêves pour des réalités. J'préfère encore avaler mon dentier que de te toucher, espèce de traînée.

Pincemi ricane et file se nettoyer. Quand elle revient, le vieux est calmé. Elle pourrait s'amuser à ranimer sa colère mais cette petite distraction a suffi à lui remonter le moral et elle n'est plus d'humeur à taquiner le croulant. Tout en réfléchissant à un article pour son magazine, elle se remet au travail, en espérant qu'elle en aura bientôt fini avec ce taudis puant.
En rentrant chez elle, Pincemi fait un détour par le temple, excitée à l'idée d'annoncer la nouvelle à Hauruhaku, son confident privilégié. Le prêtre, toujours aussi bienveillant et séduisant, se réjouit pour celle qui est devenue, au fil de leurs entretiens, sa protégée. Sitôt chez elle, elle se met au boulot pour préparer le lancement imminent de son magazine. Elle s'est attaché l'aide de quelques copines pour trouver des sujets et rédiger quelques papiers, mais son désir de tout contrôler l'empêche de trop déléguer. Alors Pincemi écrit, Pincemi fait des recherches, Pincemi fait la promotion de Blonde à la Page.

Loin de se complaire dans la frivolité d'un magazine féminin et de soirées coquines entre copains, Pincemi n'oublie pas son idéal de justice et d'égalité. Aussi continue-t-elle à écumer les meetings politiques pour étancher sa soif d'idéalisme. Ce qui la conduit inévitablement à recroiser BudZ, l'implacable pipillon d'affaires. Chaque fois qu'elle aperçoit sa sale face, submergée par le souvenir douloureux de l'humiliation qu'il lui a infligée, elle se laisse envahir par la colère et la haine. Chaque rencontre est maintenant devenue l'occasion d'une joute verbale entre le businessman corrompu et la jeune militante idéaliste bien roulée. Les atouts de la blonde ne lui sont, d'ailleurs, d'aucune utilité, tant le chacal ne semble s'émouvoir ni de sa troublante beauté, ni de ses décolletés affriolants. Quant à ses discours révoltés et passionnés, il s'en repaît pour mieux se moquer d'elle et continue de la malmener devant des militants indifférents, pour qui ces altercations sont devenues une sorte de parade prénuptiale.
Pincemi arrive à chaque meeting le cœur battant, persuadée qu'elle ne souhaite sa présence que pour pouvoir l'affronter et que c'est l'exaltation de la lutte qui lui agite le bas ventre. Pourtant les rêves ne trompent pas et dans son sommeil, c'est sans retenue que Pincemi s'offre à la Bête.

Ce matin, la jeune pipillonne se réveille une nouvelle fois en sursaut, haletante, le corps baigné de sueur. Elle se laisse retomber sur son oreiller, ferme les yeux et reste un instant immobile, essayant de retrouver la torpeur du sommeil et son exaltant corps à corps brutal avec le machiavélique BudZ. Portée par les relents de son rêve, la main de Pincemi glisse de sa poitrine au bas de son ventre. Le visage du prêtre fait brutalement irruption dans sa rêverie érotique. Elle immobilise sa main, se demandant si cette vision est un signe du Grand Pistil et, si oui, ce que le Tout-Puissant peut bien vouloir lui dire. Elle aurait bien volontiers laissé courir sa main amicale encore un peu en pensant à ce prêtre si brûlant, mais elle se redresse une nouvelle fois en sursaut. Elle vient de se souvenir que c'est aujourd'hui que paraît le premier numéro de Blonde à la Page.
Elle remet ces questions érotico-théologiques à plus tard et se lève d'un bond. Elle se prépare en vitesse, s'efforçant d'être plus belle que jamais. À la fois excitée et terrifiée, Pincemi se rend au kiosque le plus proche. Elle commande un café dans le bistrot d'en face et observe les gens. Il ne lui faut pas longtemps pour se réjouir. Les clients du kiosque à journaux délaissent la médiocre Gazette pour se procurer son magazine, attirés par la fraîcheur et la nouveauté. Elle se balade dans la rue et rôde autour de ceux qui sont en train de le feuilleter, retenant difficilement sa joie en surprenant quelques sourires et quelques exclamations amusées. Elle se rend au travail en emportant avec elle une toute nouvelle et exaltante sensation de joie.
Après sa journée, Pincemi se rend au siège de la Gazette. Le rédac' chef confirme : Blonde à la Page est un succès.

Commentaires

  1. J Adore toujours suivre les aventures de Pincemi. Humour, finesse, entre les balourds.

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    1. Ah ! Je suis contente qu'elle continue à t'amuser ^^

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