[Ma vie, mes amours, j'vous emmerde...] épisode 4 - Miss Chkroufgnoukvlusk

Maintenant que Blonde à la Page est en vogue, Pincemi l'est aussi. Elle écume les soirées branchées, où elle est dorénavant invitée. Outre le fait qu'elle adore ça, ça lui permet de manger et de boire à l'œil. Non pas qu'elle soit radine, mais elle aurait dû lire son contrat d'édition avant de le signer car la Gazette lui reverse des cacahuètes. Et si elle part, ce sera sans les droits de ce que les lecteurs nomment déjà affectueusement BàlP. Alors elle se console en se grisant d'alcool et de la notoriété dont elle commence à jouir.
Ce succès commence à lui monter à la tête et Pincemi donne son avis sur tout et sur tous. Elle critique le pouvoir en place et l'inertie du maire, se rend aux débats publics pour dire sa façon de penser, qu'elle estime être la meilleure. Dans les meetings, on la reconnaît. En ville, on vient la saluer. Dans les cafés, on parle de son magazine. Elle voit même certaines pipillonnes essayer d'appliquer ses conseils de beauté. Elle ne peut d'ailleurs s'empêcher de glousser en voyant ces vieilles peaux tenter vainement de lui ressembler. Elle se retient de leur dire que tous ces précieux conseils, sans un vrai capital beauté et passé un certain âge, ne sont d'aucune utilité, qu'aucune crème n'arrangera comme par miracle leur sale tronche de morue, et que même avec tous les efforts du monde, personne ne pourra jamais lui ressembler. Mais ce sont elles qui payent les cocktails et petits fours dont elle se gave.

Un beau matin, alors qu'elle est sur le point de partir gagner durement sa pitance au GerbeurKing, on sonne à sa porte. Elle se recoiffe rapidement avant d'ouvrir. Le facteur se tient là, décontracté, affichant un air malicieux. Elle lui fait son plus joli sourire et commence à déboutonner le haut de sa robe. Il lui agite alors une lettre sous le nez.

— J'suis pas là pour ça, beauté.

Pincemi interroge la lettre du regard, une main encore en suspens sur les boutons de son décolleté. Elle fronce un sourcil circonspect en reconnaissant le cachet de la mairie. Le facteur en profite pour annuler son refus et l'entraîne sur le canapé.

— J'ai jamais pu te résister, blondinette.

Il abandonne la lettre pour consacrer ses deux mains à la jolie pipillonne, avec qui il entretient une liaison épisodique depuis qu'elle habite ce sordide appartement. Pincemi sait qu'elle sera en retard mais elle aime trop les pratiques perverses du facteur pour s'en soucier. Et puis ce courrier, c'est sûrement une taxe impayée, alors il n'y a pas le feu au lac. On ne peut pas en dire autant de ses fesses, dont le facteur s'occupe pourtant assidûment.
Une fois leurs ébats finis, sans plus de cérémonie, les deux amants se rhabillent et retournent chacun à leur vie. Ni au revoir, ni dernier baiser, entre eux il n'y a que le sexe, une complicité muette et le courrier. Tandis que le facteur lubrique claque la porte derrière lui, Pincemi se sert un café et ouvre tranquillement sa lettre. Un peu plus en retard ou un peu moins... À la lecture de son contenu, elle hausse un sourcil incrédule. Le maire a écrit :

"Chère Pincemi

Dans le but de favoriser la culture et l'économie de la ville, la municipalité a décrété l'organisation de l'élection de Miss Chkroufgnoukvlusk.
En votre qualité de créatrice du magazine féminin Blonde à la Page - dont le nom sera bien évidemment associé à cet événement hautement médiatisé -, d'experte et d'ambassadrice de la féminité, de la beauté et de la mode, j'ai l'honneur de vous demander de bien vouloir accepter le poste d'organisatrice et coordinatrice de ce concours.
Comptant pouvoir bénéficier de votre soutien et de vos compétences pour garantir le bon déroulement et le succès de cette élection, je vous prie d'agréer, chère Pincemi, mes respectueuses salutations.

Dagobert - Maire de Chkroufgnoukvlusk"

Pincemi lit :

"Salut Blondinette, 
Tu commences à faire trop de bruit et on n'aime pas ça. Comme on n'a pas d'argument, on te propose un marché. Tu la boucles et en échange, on te confie l'organisation d'un événement qui te garantit une bonne grosse publicité, à toi et à ton petit magazine de gonzesses."

Pincemi n'est pas dupe. Mais Pincemi est appâtée par la promesse de plus de célébrité. Alors Pincemi se laisse acheter.
Elle sait ce que ça signifie. Elle va se taper tout le boulot et c'est la mairie qui récoltera les lauriers. Sauf si elle se débrouille bien - ce qui sera forcément le cas. Elle aura alors une chance de tirer son épingle du jeu.
Sur le chemin du GerbeurKing, Pincemi réfléchit. Le budget alloué par la mairie est minable. Avec cette aumône, elle doit se débrouiller pour financer les récompenses des participantes, l'organisation de tout l'événement et trouver un endroit branché pour la cérémonie. Il faut aussi sélectionner un jury qui aura la lourde charge d'élire la gagnante. Chaque membre devra proposer une épreuve aux lauréates et les notera en fonction de leur prestation. Pour que le spectacle en vaille la peine, Pincemi a intérêt à bien les choisir.
Après le travail, elle se rend à la taverne de Fendaar, son bistrot préféré. Elle a au moins deux bonnes raisons d'y aller : elle a besoin d'un bon remontant, et elle a une offre à faire au patron. Elle arrive au bar déterminée. D'un geste, elle commande quelque chose de fort. Elle engloutit un deuxième verre et sourit au type qui la dévore du regard. Elle n'a pas le temps, mais elle s'occupera de lui plus tard. Elle interpelle Fendaar, le patron de l'établissement.

— Tu as cinq minutes pour prendre un verre avec moi ?

Le patron, sympa bien que taciturne, a la blonde à la bonne. Il aime bien cette pipillonne délurée et sympathique qui jouit de la vie et qui, même ivre, est toujours jolie. Il faut dire que cette habituée sexy et pas farouche met de l'ambiance et attire le chaland. Et comme il est un peu poivrot sur les bords, il ne refuse jamais un coup à boire.

— Bien sûr, Pincemi.

Il leur sert un verre et s'accoude au comptoir, face à elle.

— Fendaar, qu'est-ce que tu dirais d'un bon coup de pub pour ton rade ?

Le taulier la regarde, dubitatif.

— J'ai été désignée par la mairie pour organiser l'élection de Miss Chkroufgnoukvlusk. Toutes ces jolies zoukettes qui défilent à moitié à poil en ayant l'air d'aimer ça, ça va attirer un paquet de monde. De la vieille peau refaite, du prédateur bouffeur de donzelles innocentes, du vieux beau en quête de chair fraîche... En plus de ta clientèle habituelle, qui ne sera que trop ravie de se rincer l'œil, en plus du gosier ! J'aimerais que ça se déroule ici, dans ton bar. Tu mets un bon coup de balai et moi, je te ramène un tas de nouveaux clients. De la pub gratuite, de l'argent facile. Et l'alcool coulera à flots !

Ces derniers mots achèvent de convaincre un Fendaar déjà conquis à la cause de Pincemi, elle même séduite par son propre argumentaire.

— Tu as carte blanche, ma belle.

Pincemi soulève son avantageuse poitrine au dessus du comptoir et fait une bonne grosse bise au tavernier conciliant.

— Tu me sauves la vie !

L'esprit ainsi libéré, elle peut enfin se consacrer au client accoudé un peu plus loin et qui n'a pas cessé de la dévorer des yeux depuis qu'elle est entrée. Elle se lance joyeusement dans la parade habituelle : coupettes, oeillades incandescentes et rires à gorge déployée. Grisée par les circonstances et l'alcool, Pincemi à hâte d'évacuer cet excès d'enthousiasme en chevauchant ce pipillon tout aussi pressé qu'elle de passer aux choses sérieuses.
Heureusement pour Pincemi, pressé, il l'est un peu moins au lit et elle a tout le loisir de se défouler dans ses bras. A-t-il lui aussi quelque chose à fêter ou de la frustration à évacuer ? Toujours est-il que la frénésie du pipillon est à l'unisson de celle de sa partenaire.
Aussi torrides et effrénés furent-ils, leurs ébats n'ont pas suffi à rendre le sommeil à Pincemi. Au beau milieu de la nuit, elle se lève et se met en tête de composer le jury de l'élection de Miss Chkroufgnoukvlusk. Elle prend une feuille de papier et un stylo, griffonne quelques noms, gribouille quelques d'annotations :

★ Luvs : bonasse. Parce que c'est ma Poulette et que ça lui fera plaisir. 
★ Scrogneugneu : vieux débris obsédé, malodorant et coincé du cul. Pour le faire chier et l'empêcher de se coucher tôt. 
★ Thesaurus : sexy, charmant et introverti. Parce que je veux me le faire. 
★ Nichtgutt : ami et thérapeute perso. Pour qu'il trouve des cobayes à torturer. 
★ Dagobert : gros patapouf inerte, maire inutile et laid. Par obligation. 

Elle relit, pouffe de rire, attrape une bouteille qui traîne et en boit une grande rasade. Elle balance la bouteille vide, arrache la feuille de son bloc-notes et réécrit une version un peu moins... spontanée :

★ Luvs : référence en matière de beauté et fondatrice du mouvement BBB. Experte qui évaluera la beauté physique et le degré de sophistication des candidates. 
★ Scrogneugneu : ancien président de l'Amicale du Savoir-Vivre. Son expérience sera précieuse pour s'assurer de la bonne morale des candidates. 
★ Thesaurus : chef de l'éminente Académie de Chkroufgnoukvlusk. Pour promouvoir la culture, la science, le savoir et évaluer les connaissances et l'intellect des candidates. 

Pincemi s'arrête un instant et se met à rêvasser. Elle repense à sa récente entrevue avec Thesaurus. Elle avait obtenu un rendez-vous sous le prétexte de solliciter ses lumières pour donner une dimension scientifique à un article bateau sur une crème de beauté quelconque. L'entretien, d'abord courtois et professionnel, avait rapidement pris la tournure que Pincemi avait voulu lui donner. Elle avait été largement moins subtile que le savant qui, sans en avoir l'air, avait répondu favorablement aux sous-entendus de la jolie blonde, visiblement séduit par son aplomb, son intérêt pour lui, ainsi que sa plastique avantageuse. Pincemi avait vite compris que les intellos ne sont pas moins sensibles à son charme que les poivrots. On a beau être une tronche, on n'en est pas moins un mâle et face à Pincemi, c'était rarement le cerveau qui commandait. Thesaurus n'avait pas fait exception et ils s'étaient quittés sur une poignée de main pleine de promesses et le sourire sans équivoque d'une Pincemi sous le charme de cette illustre autorité savante.

Elle finit par s'arracher à cet agréable souvenir pour se remettre au travail. Plus vite l'élection aura lieu, plus tôt elle aura un prétexte pour le revoir. Et plus vite la liste sera finie, plus vite elle pourra se remettre au lit, où l'attend un substitut certes moins séduisant, mais suffisamment stimulant. C'est à la hâte qu'elle jette les derniers noms sur le papier :

★ Nichtgutt : Scientifique et psychiatre. Indispensable pour s'assurer de la bonne santé mentale des candidates et, le cas échéant, du jury. 
★ Dagobert : Maire de Chkroufgnoukvlusk. L'élection de la plus jolie pipillonne de Chkroufgnoukvlusk ne saurait se dérouler sans la présence de la plus haute autorité de la ville. 

Elle relit, corrige une ou deux coquilles, fourre la liste dans son sac et file retrouver son étalon d'une nuit.

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