[Ma vie, mes amours, j'vous emmerde...] épisode 7 - L'élection

Malgré une courte nuit et une longue journée au GerbeurKing, Pincemi se sent particulièrement en forme pour annoncer la fameuse première épreuve tant attendue. En jeunes pipillonnes modèles, les miss narrent un conte de fées dans lequel elles se révèlent en véritables saintes prenant admirablement soin de l’horrible vieux, rendu aux anges par tant de bonté. D’autres, bravaches et insolentes, misent tout sur la provocation en la jouant profiteuse et tortionnaire vulgos façon Isabelle Nanty dans Tatie Danielle. Ces fables ennuient profondément Pincemi, qui voit la seconde partie de l'épreuve comme une libération.
Alors que les aspirantes miss remettent leurs lettres de soutien, un importun se met à crier au scandale et accuse Kimberly de corruption. La malheureuse aurait commis l'horrible faute de proposer une piécette ou deux à des mendiants en échange d’une petite lettre. Indignée qu’on puisse ainsi tenter de nuire à son concours, Pincemi, experte pour présenter les choses sous un angle qui l’arrange, s'insurge, puis met en avant l'âme charitable de cette jeune pipillonne qui distille généreusement un peu de beauté et de bonté dans leur morne journée. Ulcérée, elle finit par décréter une pause et quitte le bar pour aller prendre l’air. Une fois la colère retombée, Pincemi préfère se réjouir de ce scandale et de la publicité que ça fait à la compétition. À son retour, elle salue la réaction pleine de dignité des miss et annonce le début de la deuxième épreuve.
Comme elle s’y attendait, l'exercice proposé par Dagobert est à son image : terne et affreusement ennuyeux. Mais c’est lui qui régale et son statut contraint Pincemi à retenir quelque peu sa franchise. Elle énonce la consigne du maire avec une mauvaise grâce qu'elle met sur le compte de l’émotion ressentie un peu plus tôt :

— Mesdemoiselles, notre bon maire Dagobert aimerait savoir ce que vous pensez de vous-même. C’est un exercice difficile qui demande lucidité et bonne foi. Alors… à vous de jouer.

Elle laisse la parole aux miss, qui s’acquittent péniblement de cette tâche inintéressante au possible. Pendant que les candidates essaient de convaincre avec fausse modestie l’assemblée qu’elles sont parfaites, Pincemi se réfugie dans la réserve pour siroter tranquillement une coupette. C’est alors qu’une voix la fait sursauter. Elle se retourne et reste bouche bée face à BudZ. Il l’observe de toute sa hauteur avec un sourire à la fois narquois et ravageur. Pincemi essaie de dissimuler son trouble et affiche son air méprisant habituel quand elle demande :

— Qu’est-ce que vous faites-là ?
— J’ai entendu dire que l’intello ne s’est pas pointé.
— Et vous venez vous réjouir ?
— Doucement, ma petite. Je suis venu te sauver la mise.
— Alors ça, ça m’étonnerait.
— Je peux le remplacer, si tu veux.
— Pourquoi je voudrais ça ?
— Parce que je suis riche, beau et célèbre, et que j’apporterais un peu de classe à ton événement de bouzeux.
— Vous êtes surtout arrogant et méprisable. Je n’ai pas besoin que vous vous abaissiez à vous asseoir à notre table, nous nous débrouillerons très bien sans vous.

C’est jouissif pour Pincemi de pouvoir rembarrer BudZ mais, certaine qu’il va s’énerver et lui faire payer cette insolence, elle s'abstient de faire la maligne. Contre toute attente, le vil BudZ reste parfaitement calme et courtois

— J’ai une épreuve à proposer à tes miss. Si elle te plait, je fais partie du jury. Sinon, je m’en irai et tu pourras courir à l’échec en toute tranquillité.

Pincemi est curieuse et la présence de celui qu’on surnomme "Le Cornu" la grise.

— Je vous écoute.

Il se penche sur elle et lui murmure son idée à l’oreille. Pincemi frissonne. Des papillons s’agitent dans son bas ventre, sans qu'elle sache s'ils proviennent de la proposition de BudZ ou du souffle chaud de sa voix grave dans le creux de son oreille. Quand il se redresse, un sourire enthousiaste illumine le visage de Pincemi.

— Très intéressante, cette idée.
— Normale, elle est de moi.
— J’accepte que vous fassiez partie du jury. À condition que vous ne gâchiez pas tout. Souvenez-vous que c’est mon événement et que c’est moi qui décide.

Elle voudrait se montrer froide et ferme, mais le léger tremblement dans sa voix trahit l’émotion que lui procure cette proximité. Le diabolique BudZ s’en amuse, ce qui ne manque pas d'agacer Pincemi.

— Mais bien sûr, ma chère.

Pincemi n’est ni sotte, ni dupe. Elle sait que ce requin n’est pas là pour ses beaux yeux, encore moins pour la culture. Il est là parce que la jeune journaliste est en vogue et qu’il est bon d’être vu avec elle. Et comme elle n’est pas idiote, elle sait aussi qu’un invité de cette envergure peut mettre son élection en lumière. Elle sourit et tend la main à son ennemi juré pour sceller leur accord.

— Bienvenue dans le jury.

BudZ prend la main de la jeune femme, la porte à ses lèvres et y dépose un baiser. Sans un mot, il s’éloigne pour rejoindre les autres membres du jury, laissant une Pincemi béate.
Elle a repris ses esprits lorsqu’elle regagne le podium. C’est avec froideur et toute l’antipathie dont elle est capable qu’elle annonce l'intégration de BudZ au sein du jury. Comme elle s'y attendait - et l'espérait -, la nouvelle fait sensation dans le public, ainsi que dans le jury, qui parvient mal à masquer sa réticence.
Radieuse, elle annonce l’épreuve de Nichtgutt. Le psychiatre cherche à sonder l’humour et la psychée des candidates. Tout en observant BudZ du coin de l’oeil, Pincemi fait semblant de les écouter parler de ce qui les fait rire à Chkroufgnoukvlusk. Le Cornu semble parfaitement à l’aise, malgré la distance que ses voisins de table se sont appliqués à mettre entre lui et eux. Il parade, sourit et commente avec vulgarité, insultant les miss, leur beauté et leurs capacités mentales. Pincemi sait qu’il méprise tout et tout le monde. C’est d'ailleurs ce luxe qu'il se permet qui le rend si attirant. Pourtant, quelques instants plus tôt, c'est avec élégance et courtoisie qu'il lui a fait sa proposition. Elle joue à présent dans la cour des grands, et les grands sont disposés à jouer avec elle. Pleinement consciente de ce que cela implique d'avantages et de dangers, Pincemi sourit. Sa vie est en train de changer. Et elle aussi.
Perdue dans ses pensées, elle sursaute quand on l'appelle pour lancer l’épreuve de Luvs. Elle jubile à l'idée de ce qui s'annonce. Sa poulette n’a jamais manqué d’irrévérence ni de fantaisie, et l'incongruité de cet exercice imposé l'amuse follement. C’est avec une évidente délectation qu'elle énonce la consigne :

— Une miss se devant d'être toujours pleine de grâce et de délicatesse : Donnez moi deux exemples, en les développant un minimum, pour illustrer comment vous feriez pour péter avec élégance à une réception chez monsieur le maire ? Mesdemoiselles, bonne chance !

Elle retourne s’asseoir à sa table pour admirer le spectacle, tout en savourant à l’avance l’épreuve proposée par BudZ. Les miss passent brillamment celle de Luvs, faisant à la fois preuve d’humour, d’audace et d’autodérision. Les subterfuges proposés pour péter en toute élégance sont plus inventifs les uns que les autres, même si la plupart consistent à accuser subtilement un vieux ou à synchroniser l'expulsion gazeuse avec le vacarme ambiant. Ces ruses ne manquent pas d'amuser le public autant que le jury, qui rit de bon coeur aux propositions créatives des candidates.
L'épreuve terminée, Pincemi, superbe, grimpe à nouveau sur le comptoir-podium. La présence de BudZ la galvanise et elle se veut irrésistible. Elle a donc profité de la pause pour se changer et revêtir une robe longue, noire et scintillante. Fendue du bas jusqu’au haut de la cuisse sur le côté gauche et honteusement décolletée, elle ne laisse que peu de place à l'imagination. Dans cette superbe robe de soirée achetée à crédit, Pincemi se sent la reine du bal. Elle marche avec la même élégance que lorsqu’elle n’a que sa nudité pour la parer, celle d’une reine indifférente au monde qui l'entoure.

— Mesdemoiselles, voici le moment de la dernière épreuve, concoctée par le machiavélique BudZ, empistaboulé et empistabouleur de première, corrupteur corrompu qui vendrait son âme pour un pistaboul, si seulement il en avait une. Tremblez, car elle est à son image : vile et cruelle - ce qui la rend follement excitante.

Ce semi-aveu, loin d’être inconscient, est une perche tendue, une porte entrouverte, un pavé supplémentaire sur la route de son succès.

— L’affreux veut savoir jusqu’où vous êtes prêtes à aller pour le titre de Miss Chkroufgnoukvlusk, lui qui n’a ni limite, ni pudeur. Aussi vous demande-t-il de dénigrer les autres concurrentes jusqu'à les discréditer totalement, pour montrer que vous seule méritez la victoire. Et comme, en plus, il est sadique, il exige que cela soit fait sans qu’aucun son [e] ne sorte de vos jolies bouches.

Certaines miss se rebiffent et, avec une hypocrisie exaspérante - ou une agaçante bienveillance -, refusent de dire du mal des autres, estimant qu’elles méritent toutes de gagner et qu’elles sont trop dignes pour s’abaisser à médire sur leurs consoeurs. Pincemi ne cache pas sa contrariété et réprimande sèchement les candidates.

— Mesdemoiselles, je vous rappelle que j’ai approuvé cette épreuve. Libre à vous de ne pas vous plier à l’exercice, vous qui avez su trouver mille façons de pouvoir péter en société, mais sachez que votre note en subira les conséquences. À vous de décider, en votre âme et conscience.

Énervée d’avoir eu à prendre publiquement parti pour BudZ, elle garde un grief contre celles qui ont refusé de jouer le jeu. Son jeu. Les miss finissent par se plier à l’exercice et c’est plus ou moins brillamment que les épreuves se terminent.

— Mesdames et messieurs les membres du jury, nous allons maintenant vous laisser délibérer. Vous me ferez ensuite parvenir vos notes afin que je puisse procéder à l’annonce de la vainqueuse.

Pincemi sourit au pipillon qui vient lui remettre les enveloppes contenant le vote des jurés. Elle part s’isoler dans les coulisses “pour calculer les résultats”. Après recensement de toutes les notes, le nom qui ressort est celui de Kimberly. Est-ce par simple antipathie ou pour les trop nombreux compliments qu'elle a reçus de BudZ ? Pincemi ne saurait le dire. Ce qu'elle sait, en revanche, c'est que ce résultat ne la satisfait pas. Elle n’hésite pas longtemps avant d’infliger quelques pénalités, obtenant ainsi une issue plus conforme à ses attentes. Elle revient sur le podium avec le nom de sa gagnante :

— Je tiens tout d’abord à remercier les candidates pour leur engagement dans cette élection, car sans leur participation, pas de concours possible. Merci d’avoir joué le jeu, ou presque. Merci également au jury, qui a été exemplaire en nous fournissant les moyens de jauger et de juger les candidates. Mais trêve de mièvreries. Je me suis vue obligée de pénaliser certaines des pipillonnes en compétition. Je ne vais pas tourner autour du pot ni y aller à quat' pat’ par le chemin. J’ai pénalisé Rouge Georgette et Kimberly pour leur comportement lors de l’épreuve de BudZ. Vous m’avez, sur cette épreuve, fort déçue. Je précise, mais est-ce bien nécessaire, que cette pénalité ne change rien pour Rouge Georgette. Quant à toi, Kimberly, elle ne te coûte pas une victoire qui, quoiqu’il arrive, ne te revenait pas. En revanche, elle te coûte ta place sur le podium. Il est grand temps à présent de vous annoncer le nom de la première Miss Chkroufgnoukvlusk. Applaudissez bien fort Zoroastrée !

Après ce mensonge prononcé sans sourciller, Pincemi cède la place et la parole à Dagobert afin qu'il procède au sacre de Miss Chkroufgnoukvlusk. Personne n’a l’idée de remettre en doute le résultat et le couronnement se passe sans encombre. Dénuée de scrupules et de culpabilité, Pincemi tire sa révérence pour aller savourer ce succès bien mérité.

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